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- Une confiance de 82 % percutée par un taux de résiliation précoce de 32 % : le paradoxe RH des armées
- 82 % de confiance, un capital rare
- Le métier des armes, ce qu’on ne dit pas
- Neuf mois d’attente avant la visite médicale
- L’hémorragie que l’armée tente d’enrayer
- Casernes vétustes, 4,4 milliards à trouver
- L’armée face aux salaires du privé
- Fidélisation 360 : une riposte sans thermomètre
- 105 000 réservistes en 2035, la marche à gravir
Dix mois sous les drapeaux, uniquement militaires, pour 3 000 jeunes dès cet été 2026 : le gouvernement a annoncé en novembre 2025 la création d’un service national volontaire, distinct de l’ancien Service national universel à vocation civique. Le dispositif doit monter en puissance jusqu’à 10 000 volontaires en 2030, puis 50 000 en 2035. À l’issue de leur parcours, les participants rejoignent automatiquement la réserve opérationnelle, ces civils formés qui gardent un emploi ordinaire et servent quelques semaines par an en renfort de l’armée d’active, les militaires de carrière. Le service devient ainsi un vivier pour alimenter cette réserve, dont la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 veut doubler les rangs afin de disposer, en cas de conflit majeur, d’une masse mobilisable.
Le dispositif suppose pourtant résolu un problème qui ne l’est pas : l’armée de Terre ne conserve pas encore les soldats qu’elle recrute déjà. Attirer ces volontaires ne posera guère de difficulté ; les garder au-delà des dix mois est le test que l’institution rate depuis plusieurs années.
Une confiance de 82 % percutée par un taux de résiliation précoce de 32 % : le paradoxe RH des armées
Forces d’attraction initiales contre facteurs d’usure des effectifs d’active au sein de l’armée de Terre (données 2022-2026).
Source : rapport de recherche « Société française et la guerre » (CES-T & CCF, juin 2026) · Enquêtes IRSEM, INSEE & HCECM. Touchez une barre pour afficher le détail.
82 % de confiance, un capital rare
Environ 82 % des jeunes déclarent faire confiance à l'armée, selon les enquêtes menées pour l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), et une nette majorité la juge attractive sur le marché de l'emploi. Peu d'institutions publiques affichent un tel niveau d'adhésion. Les jeunes y cherchent des repères et du sens autant que la camaraderie, dans une institution longtemps perçue comme un vecteur d'intégration et d'ascension sociale.
La Journée défense et citoyenneté (JDC), qui touche environ 800 000 jeunes chaque année, a connu depuis septembre 2025 sa transformation la plus radicale depuis sa création. La part théorique de la journée a été ramenée à environ 20 %, au profit d'ateliers immersifs comme le tir sportif laser, des simulations numériques, des modules de cyberdéfense et la présentation des rations de combat. Chaque participant repart désormais avec un « passeport défense » destiné à valoriser ses aptitudes et à faciliter un éventuel engagement. Le ministère assume que cette JDC militarisée serve de passerelle vers le recrutement.
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Le métier des armes, ce qu'on ne dit pas
Durant les décennies qui ont suivi la guerre froide, le discours institutionnel a privilégié un vocabulaire protecteur : maîtrise technologique, aide aux populations, gestion de crise, « zéro mort ». Ce vocabulaire a laissé de côté le fond du métier militaire, qui consiste à combattre, à accepter la possibilité de mourir et, le cas échéant, à donner la mort. L'institution a longtemps tu cette part du métier dans sa communication de recrutement.
Le 19e rapport du Haut Comité d'évaluation de la condition militaire (HCECM), l'organe indépendant chargé de conseiller le président sur le sort des militaires, publié en 2025 sous le titre « Perspectives 2035 de la condition militaire », classe l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée au premier rang des attentes des jeunes générations, juste devant la maîtrise de leur mobilité. Le service leur impose l'inverse, avec une disponibilité permanente et des mutations décidées d'en haut.
Plusieurs dizaines de départements ne disposent d'aucun régiment ni base permanente, formant de véritables « déserts militaires » où l'armée n'est plus qu'une entité abstraite. Faute d'information transparente, au moment du recrutement, sur la disponibilité réellement exigée et les mutations imposées, les recrues découvrent un « choc de réalité » à l'incorporation. Beaucoup renoncent dans les premiers mois.
Neuf mois d'attente avant la visite médicale
Un candidat à la réserve opérationnelle peut patienter jusqu'à neuf mois entre la constitution de son dossier et la visite médicale d'aptitude. Dans un marché de l'emploi civil où une embauche se conclut en quelques semaines, beaucoup de volontaires décrochent avant la fin du processus. Le portail ROC (Réserviste opérationnel connecté), censé centraliser les démarches, connaît des indisponibilités régulières, et les échanges se poursuivent par courriel avec les régiments, au prix de doublons et de dossiers perdus.
Les députés Loïc Kervran et Caroline Colombier, auteurs d'un rapport d'information sur le recrutement et la fidélisation, proposent d'autoriser les unités d'active à recruter directement une partie de leurs réservistes et d'installer au moins un Centre d'information et de recrutement des forces armées (CIRFA), les guichets où l'on s'engage, commun aux trois armées dans chaque département.
Au Royaume-Uni, dès le dépôt de sa candidature, le volontaire est pris en charge par un conseiller unique, qui suit son dossier et lui expose d'emblée les contraintes réelles. Aux États-Unis, le candidat choisit entre des filières clairement séparées, armée d'active, réserve, Garde nationale ou recrutement direct de spécialistes, chacune assortie de promesses lisibles sur la présence exigée et la compatibilité avec une carrière civile.
L'hémorragie que l'armée tente d'enrayer
En 2022, les non-renouvellements de contrats à l'initiative des militaires avaient augmenté de 70 % par rapport à 2018, et l'ancienneté moyenne des militaires du rang, les soldats sans galon qui forment la base des effectifs, au moment de leur départ ne dépassait pas 4,3 ans, bien avant le terme d'une carrière ordinaire.
Le Rapport social unique (RSU) 2024, publié par le ministère des Armées, a enregistré une première depuis quatre ans : la cible d'effectifs a été atteinte, avec 263 631 militaires et civils employés à temps plein au 31 décembre 2024. Les départs définitifs y ont reculé de 12 % par rapport à 2023. Chez les militaires du rang comptant entre cinq et onze ans d'ancienneté, la proportion de ceux qui rempilent est passée d'environ 32 % à 36,5 %, soit 569 renouvellements supplémentaires en un an. Les non-renouvellements décidés par les sous-officiers, l'échelon intermédiaire qui encadre les soldats, ont diminué de 14 %, avec 639 cas en 2024 contre 744 l'année précédente.
En 2024, 4,6 % des sous-officiers et 8,5 % des militaires du rang ont pourtant quitté l'institution de leur propre initiative, près d'un soldat du rang sur douze en une seule année.
Les désertions tournaient autour de 900 par an avant 2020, et s'établissaient à 834 en 2020, selon des chiffres de l'État-major cités par le rapport Kervran-Colombier. Elles ont bondi à 1 485 en 2022, soit une hausse de 56 %, avant de retomber à 1 253 en 2023, un niveau qui reste supérieur à celui des années précédentes. Le rapport recense parmi les causes le départ de légionnaires ukrainiens repartis combattre chez eux, un effet de rattrapage après le Covid, un marché de l'emploi au plein-emploi offrant des portes de sortie, et une part d'« immaturité » de jeunes engagés heurtés par des ruptures sentimentales ou familiales.
Un militaire est considéré comme déserteur après sept jours d'absence non autorisée ; son cas est alors systématiquement signalé au procureur. La sanction reste le plus souvent une peine de prison avec sursis de quinze jours à six mois, sans incarcération effective. Ces peines légères entretiennent un sentiment d'impunité, que l'institution assume mal publiquement.
Casernes vétustes, 4,4 milliards à trouver
La Cour des comptes, dans un rapport publié en octobre 2023 à partir de données de 2020, a établi que 62 % des bâtiments qui logent les militaires du rang présentaient un niveau de risque « élevé » ou « très élevé ». Ces hébergements ne pèsent que 28 % du parc immobilier du ministère, mais y concentrent les situations les plus dégradées. Remettre l'ensemble à niveau supposerait 4,4 milliards d'euros d'investissements, pour un entretien annuel déjà sous-financé d'au moins 150 millions.
Des reportages ont montré des sanitaires délabrés, des chambres vétustes, des bâtiments mal isolés et rongés par l'humidité. Le HCECM estime que la dégradation de l'environnement matériel risque à terme « d'éroder la crédibilité du commandement » et de décourager « les militaires compétents », qui comparent leur logement à celui qu'ils trouveraient dans le civil.
Le ministère a lancé le Plan Ambition Logement, qui confie à des opérateurs privés la construction ou la rénovation de 15 000 logements à l'horizon 2034. Les premières livraisons ont eu lieu, mais plusieurs rapports et débats parlementaires jugent le rythme insuffisant au regard de l'ampleur du chantier.
L'armée face aux salaires du privé
À l'horizon 2035, le HCECM prévoit un vivier de recrutement en forte contraction, sous l'effet du vieillissement de la population et d'une natalité en recul qui raréfie le nombre de jeunes en âge de servir, quand les besoins en soldats augmentent. Cette génération réclame une vie familiale stable et entend rester maîtresse de sa géographie, là où elle rejette les formes les plus verticales de l'autorité.
Près de 1 000 postes dans le numérique et la cyberdéfense sont à pourvoir pour la seule armée de Terre en 2026, quand le Commandement de la cyberdéfense (COMCYBER) veut porter ses effectifs d'un peu moins de 5 000 combattants du numérique à 5 500 d'ici 2030. Les géants de la tech et de la cybersécurité offrent, pour des profils comparables, des salaires plus élevés, sans exiger de mutation imposée ni de réserve sur la parole publique, et débauchent des spécialistes que l'armée a formés à ses frais.
Des ingénieurs, des spécialistes des données ou des experts en cybersécurité se retrouvent, dans la réserve, affectés à des tâches sans rapport avec leur métier, faute d'un inventaire précis des compétences disponibles. Beaucoup de volontaires ignorent, de surcroît, comment ils seraient employés en cas de guerre, ce qui affaiblit le sens qu'ils donnent à leur engagement.
Fidélisation 360 : une riposte sans thermomètre
Le ministère des Armées a lancé en mars 2024 la démarche « Fidélisation 360 », un ensemble de mesures adaptées à chaque territoire portant sur le logement, la mobilité, la rémunération, l'aide aux familles et la reconversion. La Nouvelle politique de rémunération des militaires (NPRM), déployée jusqu'en octobre 2023, en constitue le volet financier, avec environ 480 millions d'euros de hausses de solde chaque année et la prise en compte progressive de certaines primes dans le calcul de la retraite à partir de 2026.
Plusieurs parlementaires pointent l'absence d'indicateurs publics clairs et d'évaluation indépendante, et l'impossibilité de dire quelle mesure, précisément, a fait baisser les départs en 2024. Les hausses de solde produisent des effets sur les chiffres, mais le ministère avance sans moyen fiable de mesurer ce qui marche.
105 000 réservistes en 2035, la marche à gravir
La LPM 2024-2030 fixe un objectif de 80 000 réservistes en 2030, puis de 105 000 en 2035, soit un réserviste pour deux militaires de carrière, contre un pour quatre aujourd'hui. Fin 2024, la réserve opérationnelle comptait 44 344 volontaires engagés ; ils étaient près de 47 000 à la mi-2025. Cette hausse d'environ 10 % en un an laisse encore un écart de plus de 55 000 personnes à combler en dix ans.
Les jeunes du service national volontaire rejoindront cette réserve à la fin de leurs dix mois. Ils n'en gonfleront durablement les rangs que si l'institution parvient à les garder au-delà de cette période ; sinon, le dispositif remplira un réservoir qui continue de fuir.
Plusieurs pays ont trouvé des leviers dont la France pourrait s'inspirer. Le Royaume-Uni garantit par la loi qu'un réserviste retrouvera son emploi civil après une mission, et a instauré une médiation entre les employeurs et l'armée. L'Estonie retient ses experts en leur offrant des exercices de très haut niveau et un accès à des outils de simulation que le privé n'égale pas. La Finlande, enfin, recense un par un les compétences civiles de ses réservistes pour les affecter à des unités précises, près de chez eux.
Reste une inconnue que ni la solde revalorisée ni les casernes rénovées ne trancheront à elles seules : l'armée devra adapter ses conditions de vie et ses carrières à une génération prête à défendre son pays, mais qui refuse de lui sacrifier indéfiniment sa vie personnelle.


