L’armée de Terre entre dans l’ère du combat connecté

Un objectif pointé du doigt atteint le poste de commandement en trois secondes. Voici comment l'armée de Terre combat en réseau, et la faille que cela ouvre.

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Sur l’écran de son blindé, le fantassin français n’apparaît plus que sous la forme d’un petit carré bleu qui glisse d’une case à l’autre pendant que la position de tout son escadron se redessine seule. Un objectif pointé du doigt atteint le poste de commandement avant qu’il ait rangé sa carte. Cette armée devenue si rapide s’appuie sur des ondes qu’un adversaire équipé de drones apprend, sur le front ukrainien, à couper en quelques heures. Le jour où le réseau tombe, que reste-t-il de la force qu’il portait ?

Trente-six milliards pour une armée déjà en réseau

Le 8 avril 2026, Catherine Vautrin, ministre des Armées, a présenté en conseil des ministres un projet de loi actualisant la programmation militaire, avec l’ambition affichée d’« aller plus vite et plus loin ». Le texte ajoute 36 milliards d’euros sur la période 2026-2030 et porte l’enveloppe totale de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 à 436 milliards d’euros courants, contre 413 milliards dans la version initiale. Le budget annuel de la défense atteindrait 76,3 milliards d’euros en 2030, soit 2,5 % du produit intérieur brut, contre 57,1 milliards en 2026 et 47,2 milliards en 2024. Le gouvernement justifie cette rallonge par l’aggravation des menaces et l’hypothèse d’un conflit avec la Russie.

Une partie de cet argent irrigue directement le combat terrestre en réseau. Le texte prévoit 2 milliards d’euros pour les drones et les munitions téléopérées, ces engins explosifs guidés à distance vers leur cible, 1,6 milliard pour la défense antiaérienne et la lutte antidrones, et 500 fusils brouilleurs de drones supplémentaires. L’effort total consacré aux munitions grimpe à 26 milliards sur 2024-2030, avec des stocks qui doivent augmenter jusqu’à 400 % pour ces munitions téléopérées. Les armées recevront aussi dix systèmes de défense antiaérienne SAMP/T de nouvelle génération, contre huit prévus, ainsi que des radars antidrones.

Cette rallonge tombe alors que l’équipement de l’armée de Terre numérisée est enfin en place. Lancé en décembre 2014, le programme SCORPION fait communiquer entre eux les véhicules, les postes de commandement et les soldats à pied d’une même force. Il repose sur un logiciel commun, le Système d’information du combat SCORPION (SICS), qui joue le rôle de colonne vertébrale numérique au sein des groupements tactiques interarmes, ces unités qui rassemblent sur le terrain chars, infanterie et artillerie. L’industriel KNDS recensait 723 Griffon, 296 Serval et 91 Jaguar, les trois blindés du programme, en service en mars 2025 ; selon le média spécialisé Forces Opérations Blog, 875 Griffon et 128 Jaguar avaient été livrés fin 2025. La cible finale, en comptant le futur Véhicule léger tactique polyvalent (VLTP), avoisine 6 000 blindés sur vingt ans. La Belgique suit le même chemin avec le programme CaMo, dont les Griffon ont commencé à être assemblés début 2025 et livrés à partir de juillet, les premiers Jaguar étant attendus fin 2026.

Un carré bleu et trois secondes pour frapper

Pour une demande de tir d’artillerie, un subordonné pointe l’objectif sur sa carte numérique ; trois secondes plus tard, l’information s’affiche au poste de commandement régimentaire. Le message a longtemps voyagé par estafette à moto ou par une transmission radio laborieuse dictant des coordonnées une à une. Il apparaît désormais sur des consoles tactiques installées à bord, du simple soldat dans son blindé jusqu’au général dans son état-major.

Chaque utilisateur se voit sur l’écran sous la forme d’un carré bleu, et la position de l’ensemble de l’escadron se rafraîchit toute seule à chaque message reçu sur le réseau. Le chef superpose sur sa carte des couches d’information qui adaptent sa lecture de la mission. Une première grise les points de passage pour guider les mouvements. Une deuxième recense les dangers fixes, dont l’emplacement exact des mines antichars posées pendant la nuit, marquées par de petits symboles violets. Une troisième affiche les positions ennemies dès qu’un éclaireur signale une menace.

Le réseau transporte davantage que des positions. Il indique en temps réel, pour chaque véhicule, son type, sa place sur le terrain, son niveau de carburant et ses réserves de munitions. Un intranet du champ de bataille, au sens propre.

FELIN raccorde le soldat à pied au même réseau

Le fantassin qui combat à pied entre lui aussi dans ce réseau grâce au système FELIN (Fantassin à équipement et liaisons intégrées), conçu dans les années 2000 et relié depuis à l’ensemble SCORPION. Le soldat est branché sur le SICS au même titre qu’un blindé Griffon, Jaguar ou Serval, et échange avec son unité des données au même format. Son régiment lui envoie en continu des informations sur ce qui l’entoure.

Un gilet électronique porte l’écran de commande qui lui donne accès au réseau. Son casque reçoit un support amovible équipé d’une caméra à amplification de lumière pour se déplacer de nuit, dont il rabat l’image directement devant son œil. Son fusil FAMAS est doté d’une lunette munie d’une petite caméra, ce qui transforme l’arme en œil déporté : le tireur observe au coin d’une rue ou par-dessus un mur en tendant seulement son arme, sans exposer sa tête. Cet avantage compte particulièrement en combat de rue, face aux tireurs embusqués. Les nanotechnologies fournissent par ailleurs des protections plus légères que les générations précédentes.

Des robots et des drones pour voir avant de combattre

Avant d’envoyer des hommes, l’armée envoie des machines repérer le danger. Le Mini Rock, petit robot muni d’une caméra à l’avant et d’une à l’arrière, se glisse sous les voitures pour y chercher des charges explosives et retombe sur ses roues lorsqu’il se renverse. Le robot éclaireur lourd pèse 150 kilos, roule à 13 km/h pendant cinq heures et communique jusqu’à 200 mètres, une portée qu’il étend en semant lui-même des relais radio le long de sa route ; on lui fixe selon les besoins un mât d’observation, des caméras infrarouges ou laser, ou un logiciel qui cartographie les bâtiments. Le robot d’assaut urbain, lui, grimpe les escaliers des immeubles et embarque des capteurs de son, de chaleur et de fumée, ainsi qu’un laser qui relève le plan d’une pièce en temps réel.

Au-dessus, les drones servent d’espions du ciel. Les plus gros, dits MALE, pour moyenne altitude, longue endurance, patrouillent au-delà de 1 000 kilomètres et restent en vol au-dessus d’une zone vingt-quatre heures sur vingt-quatre, par tous les temps. Ils embarquent caméras classiques, caméras infrarouges, radars et télémètres laser, comme ceux que l’armée française a utilisés pour surveiller Kaboul. Un tel drone peut aussi « accrocher » une cible avec son faisceau laser et transmettre sa position à un avion de chasse, qui règle son missile à distance sans avoir à survoler la zone ennemie. Les nanotechnologies ouvrent enfin la voie à des micro-drones de la taille d’une libellule, capables d’aller inspecter l’intérieur d’un bâtiment.

L’armée française a présenté au salon Eurosatory 2026 la suite de cette logique, l’essaim de drones, qu’elle décrit comme un « vol multi-agent en formation agile ». Dans un essaim, plusieurs appareils se coordonnent tout seuls et se répartissent la mission, là où un drone isolé reste piloté depuis le sol. Ce transfert d’une partie de la décision aux machines soulève la question de la surveillance humaine et des règles juridiques à poser sur cette autonomie, un débat en cours en France entre autorités, industriels et militaires. La rallonge budgétaire d’avril 2026 finance directement cet effort, avec ses 2 milliards d’euros et son objectif de quadrupler les stocks de munitions téléopérées.

Le Tigre Mark III apprend à chasser avec les drones

L’hélicoptère de combat Tigre, fruit d’une coopération européenne, est déjà relié à l’intranet du champ de bataille par un écran de bord appelé Euro grid, qui affiche à l’équipage les informations venues du réseau de son régiment et y renvoie ce qu’il observe. Pour résister aux tirs, sa conception double chaque élément vital : systèmes numériques, circuits hydrauliques, réservoirs et moteurs, l’équivalent de « deux Tigres en un ». Son nez étroit et ses arêtes vives le rendent plus difficile à détecter, et il vole au ras des arbres pour rester sous le faisceau des radars adverses. L’équipage, un pilote à l’avant, un tireur à l’arrière, dispose d’un viseur, le Strix, monté sur le toit, et d’un casque qui oriente l’arme d’un simple mouvement de tête. Un petit module clipsé sur ce casque projette sur la visière la ligne de visée, l’arme sélectionnée et l’état des tirs en cours, du canon de 30 mm aux 68 roquettes.

L’appareil s’apprête à connaître sa plus lourde transformation depuis son entrée en service. Le 2 mars 2022, l’OCCAR, l’agence européenne qui pilote les programmes d’armement menés en commun, a confié à Airbus Helicopters, MBDA et Safran Electronics & Defense, au nom de la France et de l’Espagne, le développement de cette nouvelle version, baptisée Mark III : 42 hélicoptères français, avec une option pour 25 de plus, et 18 hélicoptères espagnols, pour des premières livraisons prévues en 2029 en France et en 2030 en Espagne. L’Allemagne, pourtant présente à l’origine du Tigre, ne participe pas à cette modernisation. Le 19 juin 2026, Airbus Helicopters a annoncé la mise en service de « l’hélicoptère zéro », un appareil d’essai resté au sol pour valider les nouveaux équipements, avec un premier vol de prototype attendu dans le courant de 2026.

Le Mark III change la manière de combattre de l’hélicoptère, désormais conçu pour agir en binôme avec des drones et se servir des cibles qu’ils lui désignent avant même d’entrer dans la zone de danger. Son missile MHT, de la famille Akeron LP développée par MBDA, pèse moins de 40 kilos et frappe jusqu’à 10 kilomètres depuis l’hélicoptère, jusqu’à 15 kilomètres quand un drone guide le tir ; une liaison dans les deux sens permet même de changer de cible en plein vol, et l’appareil pourra en emporter douze. Pour se défendre des menaces aériennes, il tire le missile Mistral 3, capable de viser des objets à faible chaleur comme les drones, jusqu’à 6,5 kilomètres. À partir de 2027, une nouvelle tourelle d’observation de Safran, l’Euroflir 510, qui réunit douze capteurs, remplacera le viseur Strix.

En Estonie, deux bataillons tombés en un jour

Ce réseau, parce qu’il repose entièrement sur des échanges de données, offre une prise au piratage, et deux parades l’ont longtemps protégé. La première, la redondance, redirige aussitôt l’information par un autre chemin dès qu’un serveur tombe en panne ou est détruit. La seconde le coupe entièrement du monde civil, ce qui rend l’intrusion depuis l’extérieur beaucoup plus difficile. Ces deux verrous ne suffisent plus. La cyberdéfense de l’armée de Terre, pilotée par le Commandement de la cyberdéfense (COMCYBER), combine désormais trois volets : la défense des réseaux contre les intrusions, des actions offensives dans le cyberespace, et la lutte contre la désinformation. Car un réseau coupé du monde civil reste exposé à des attaques qui manipulent l’information autour des opérations, sans avoir besoin de le pirater.

Les liaisons de ce réseau émettent des ondes, et ces ondes se sont transformées en champ de bataille à part entière. Le COMCYBER a organisé en 2025 une table ronde sur la guerre menée dans ces fréquences, et un bilan publié en février 2025 tire les leçons des trois premières années du conflit ukrainien, où brouiller et localiser les communications adverses est devenu une arme quotidienne. L’exercice de l’OTAN « Hedgehog 2025 », mené en Estonie en mai 2025, a réuni 16 000 soldats de douze pays, dont un millier de Français, aux côtés de spécialistes ukrainiens de la guerre des drones, dans un scénario reproduisant volontairement un champ de bataille « contesté et congestionné » calqué sur le front ukrainien.

Selon des informations du Wall Street Journal publiées le 21 février 2026 et reprises par Le Figaro et Valeurs Actuelles, une centaine d’opérateurs de drones ukrainiens ont détruit ou neutralisé 17 véhicules blindés et mené une trentaine de frappes supplémentaires en une demi-journée, mettant deux bataillons de l’Alliance hors de combat en vingt-quatre heures. Leurs drones repèrent les ondes émises par le réseau autant que les véhicules eux-mêmes, et frappent ce que l’intranet, censé donner l’avantage, a rendu visible. L’état-major français, cité par Valeurs Actuelles, a indiqué y voir « un fond de vérité » tout en relativisant ce résultat au regard des conditions très particulières de l’exercice. Sur le front, les frappes de drones russes de plus en plus profondes poussent Kiev à renforcer ses propres moyens de brouillage, une course dont l’armée française tire aussi ses leçons.

Quand la machine déborde celui qui la commande

La charge mentale qui pèse sur le soldat augmente à chaque nouveau capteur ajouté au réseau, un risque que l’exercice Hedgehog 2025 a rendu concret en Estonie. Chaque part de décision confiée aux machines accroît cette pression, qu’il s’agisse des essaims présentés à Eurosatory ou du Tigre Mark III conçu pour manœuvrer avec des drones. Le projet de loi d’avril 2026 crée en réponse un cadre juridique d’« état d’alerte et de sécurité nationale », destiné à accélérer les décisions en cas de menace, pendant qu’en France autorités, industriels et militaires cherchent encore où placer la limite de l’autonomie des systèmes.

Tous ces équipements obéissent à la même contrainte : élargir la vision du combattant et accélérer ses échanges sans jamais lui retirer la décision. Sur le carré bleu de l’écran, c’est toujours un homme qui appuie.



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