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L’indemnité a été versée, la brouille refermée, les visites ministérielles ont repris entre Paris et Canberra. Ce que la France a perdu en 2021 ne figurait sur aucune ligne de ce chèque. Il aura fallu attendre cinq ans pour voir en détail la solution que l’Australie a retenue à la place de la sienne. Elle vient d’être décrite, et elle rend la perte française mesurable.
À Stirling, la place que la France n’aura pas
Le programme Attack, attribué à Naval Group en 2016, prévoyait douze sous-marins à propulsion classique, construits en Australie, accompagnés de transferts de technologie et de la constitution sur place d’un réseau de fournisseurs. Le 30 mai 2026, l’Australie a confirmé ce qui l’a remplacé.
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Les ministres de la Défense australien, américain et britannique ont publié ce jour-là un communiqué conjoint indiquant que le premier volet d’AUKUS, celui consacré aux sous-marins à propulsion nucléaire, reste « sur les rails » pour doter l’Australie de cette capacité. Ces bâtiments n’emportent pas d’armes nucléaires. Seule leur propulsion l’est, ce qui leur permet de rester en plongée des semaines durant et de patrouiller loin de leurs bases, là où un sous-marin classique doit remonter régulièrement recharger ses batteries. Le communiqué énumère les avancées obtenues sur le soutien, les rotations d’équipages et les infrastructures. Aucune réserve n’y figure.
Le gouvernement australien a confirmé le même jour l’installation, à compter de 2027, d’une force sous-marine tournante sur la base navale HMAS Stirling, près de Perth, sur la côte ouest du pays. Des sous-marins américains et britanniques y stationneront par roulement, selon une montée en puissance progressive.
France 24 a rapporté fin mai 2026 que l’Australie devait recevoir au moins trois sous-marins nucléaires américains de classe Virginia, tous d’occasion, dans le cadre d’une formule révisée que ses promoteurs présentent comme plus simple et plus soutenable financièrement. Les estimations relayées cette année chiffrent ce volet sous-marin à environ 235 milliards de dollars sur trente ans.
Naval Group devait livrer douze bâtiments neufs et ouvrir un site industriel en Australie-Méridionale. Canberra recevra trois coques déjà en service dans la marine américaine et hébergera des équipages alliés de passage.
Douze sous-marins perdus en une nuit
Le 15 septembre 2021, la France a appris l’abandon du programme Attack, qui devait livrer douze sous-marins à la marine australienne. L’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni ont dévoilé le même jour AUKUS, un partenariat de sécurité destiné à équiper Canberra de sous-marins à propulsion nucléaire. Les trois gouvernements ont justifié ce rapprochement par les tensions croissantes dans l’Indo-Pacifique, cette zone qui va de l’océan Indien au Pacifique occidental et où se joue la rivalité entre Washington et Pékin.
La France a rappelé dans les heures suivantes ses ambassadeurs auprès des États-Unis et de l’Australie, geste exceptionnel entre alliés. Le ministère français des Affaires étrangères a dénoncé une rupture de confiance autant qu’un revers industriel.
Le revers industriel a été indemnisé neuf mois plus tard. La rupture de confiance ne l’a jamais été.
56 milliards, un chiffre à démonter
Le montant de 56 milliards d’euros, repris depuis 2021 dans la quasi-totalité des comptes rendus consacrés à l’affaire, correspond à la valeur du contrat réévaluée sur toute sa durée. Il n’a jamais figuré sur une facture, ni été encaissé par Naval Group. Plusieurs sources rappellent que la somme annoncée lors de l’attribution du programme, en 2016, était inférieure, avant d’être révisée au fil des années.
Un contrat d’armement étalé sur trois décennies voit sa valeur affichée grimper à mesure que s’y ajoutent l’entretien des bâtiments une fois en service, l’inflation, les modifications demandées par le client et les coûts d’installation d’une usine sur place. Le « contrat du siècle » désignait cette enveloppe cumulée sur trente ans, pas une somme perdue du jour au lendemain.
Le 10 juin 2022, le gouvernement australien a officialisé le versement de 555 millions d’euros à Naval Group pour solder le différend né de l’abandon d’Attack. Anthony Albanese, devenu premier ministre trois semaines plus tôt, a présenté cet accord comme un moyen de clore proprement le litige. Plusieurs médias internationaux ont confirmé le montant et sa nature transactionnelle.
Le Monde a rapporté que l’abandon du programme français avait coûté 2,4 milliards de dollars australiens au contribuable australien, soit environ 1,4 milliard d’euros au cours actuel. Une large part de cette somme correspond aux études, aux frais d’ingénierie et aux travaux engagés entre 2016 et 2021 sur un programme qui n’a produit aucun bâtiment.
Les usines qui n’ont jamais été construites
Le contrat de 2016 organisait une implantation industrielle durable en Australie, avec transferts de technologie, formation d’un réseau de fournisseurs locaux et montée en puissance d’une coopération navale franco-australienne appelée à survivre aux livraisons. Douze coques n’en étaient que la partie visible.
La filière française a encaissé le choc sans désorganisation majeure. Les équipes et les capacités mobilisées pour Attack ont été redirigées vers le programme Barracuda, la nouvelle génération de sous-marins nucléaires de la Marine nationale, et vers d’autres contrats navals. Aucun plan social n’a suivi l’annonce de septembre 2021.
Deux pertes sèches subsistent. Dans l’armement naval, chaque bâtiment supplémentaire d’une même série fait baisser le prix unitaire, puisque les frais de conception, engagés une seule fois, se répartissent sur davantage d’exemplaires ; douze sous-marins australiens dérivés du Barracuda auraient allégé d’autant l’offre française sur un marché mondial où les commandes se comptent par unités. Un industriel installé trente ans à Adélaïde forme par ailleurs des ingénieurs australiens et qualifie des fournisseurs australiens, ce que ne produit pas la livraison de bâtiments d’occasion à un client déjà équipé.
L’Australie a rompu en 2021 un contrat d’armement majeur, après cinq ans d’exécution, sans invoquer de manquement technique de son fournisseur français.
Un contentieux soldé, une confiance en suspens
Au sein du camp occidental, la solidarité politique cède lorsque des intérêts militaires, technologiques et industriels majeurs entrent en collision. Le 15 septembre 2021 en a fourni la démonstration en quelques heures.
Emmanuel Macron avait fait de la France une « puissance d’équilibre » dans l’Indo-Pacifique, doctrine qui consiste à peser dans la région sans s’aligner sur Washington ni sur Pékin. Le programme Attack en constituait le principal support matériel, avec un pays majeur de la zone lié à Paris pour trois décennies. L’Australie a tranché dans l’autre sens, en optant pour l’intégration la plus étroite possible au dispositif militaire américain.
Anthony Albanese s’est exprimé sur ce point au moment du règlement de juin 2022. Le premier ministre australien a déclaré que la manière dont la décision avait été gérée avait créé « d’énormes tensions » avec la France et qu’il fallait rétablir la relation sur des bases plus saines. Le Monde, la BBC et Politico ont tous décrit l’accord comme une tentative de remise à plat diplomatique.
Dans les milieux de défense français, la lecture dominante retient depuis qu’un allié européen peut être écarté par Washington et Londres dès lors qu’un intérêt anglo-saxon jugé vital entre en jeu. Les partisans d’une défense européenne autonome y ont trouvé un argument.
Aucun programme naval franco-australien de portée comparable à Attack n’a été signé depuis juin 2022.
Le pari australien reste suspendu à Washington
En juin 2025, l’administration Trump a lancé un réexamen formel du pacte, signé sous Joe Biden. Reuters a confirmé l’existence de cet examen, qui a nourri à Canberra la crainte d’un durcissement américain au nom de la priorité donnée aux intérêts des États-Unis. Un accord conclu entre gouvernements ne lie pas l’administration suivante de la même façon qu’un contrat commercial engage un industriel.
Reuters a rapporté en décembre 2025 que l’Australie avait reçu les conclusions du réexamen. Richard Marles, vice-premier ministre et ministre australien de la Défense, a affirmé que les États-Unis restaient pleinement engagés dans AUKUS. Donald Trump avait auparavant adressé un signal favorable à Anthony Albanese.
Reuters a également rapporté que les doutes portaient désormais sur la capacité des chantiers américains à céder plusieurs Virginia à l’Australie tout en fournissant la marine américaine, dont les besoins sont déjà pressants. La formule décrite fin mai 2026 par France 24 découle de cette contrainte. Trois bâtiments d’occasion coûtent moins cher et sortent plus vite qu’une commande neuve.
Naval Group avait signé en 2016 un engagement de long terme, assorti d’un calendrier de livraisons et d’un site de production en Australie-Méridionale. Canberra dépend désormais des arbitrages de la marine américaine sur ses propres coques, et d’une décision politique que la Maison Blanche a rouverte dès juin 2025.
Paris n’a rien récupéré de ce basculement. Les 555 millions d’euros de juin 2022 restent la seule somme perçue par la France dans ce dossier, aucun contrat naval australien n’est revenu à Naval Group depuis, et les premiers sous-marins alliés doivent s’installer à HMAS Stirling en 2027.



Les entreprises françaises n’avaient qu’une partie du contrat dont le reste revenait à des entreprises australiennes et américaines.
On était très loin des 56 milliards évoqués.