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Valeo a annoncé le 20 juillet, par communiqué, avoir été sélectionné par Harmattan AI, jeune fabricant français de drones militaires, pour développer et produire en France un moteur électrique destiné à ces appareils. L’équipementier automobile indique que ce moteur sera conçu sans recours aux terres rares critiques, ces métaux indispensables aux aimants des moteurs électriques. La production doit démarrer au début de l’année 2027, dans une usine du groupe.
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Les aimants qui équipent la quasi-totalité des moteurs de petits drones reposent sur deux de ces métaux, le néodyme et le dysprosium, dont la Chine assure l’essentiel du raffinage mondial. Un industriel français peut assembler sa cellule à Toulouse et écrire son logiciel de vol à Paris ; si le moteur dépend d’une filière d’approvisionnement que Pékin peut interrompre, la chaîne d’assemblage s’arrête au dernier composant manquant. Le ministère des Armées classe depuis plusieurs années les terres rares, les moteurs et l’électronique parmi les points de dépendance les plus sensibles de la filière drone.
Valeo emploie environ 100 000 personnes dans le monde et subit depuis 2023 le ralentissement de la production automobile européenne. Le groupe entre dans l’armement par un segment étroit, celui du moteur électrique de faible puissance, sur lequel ses lignes existantes lui donnent une avance de plusieurs années sur un acteur partant de zéro. Le savoir-faire mobilisé est celui du volume : fabriquer un moteur identique des centaines de milliers de fois, à coût décroissant, exercice que l’industrie automobile pratique depuis un siècle et que l’armement français n’a jamais eu à pratiquer.
Le calendrier annoncé mérite d’être lu de près. Les moteurs français doivent sortir des lignes Valeo au moment précis où s’achève la commande de drones en cours de livraison. Les appareils qui rejoindront les unités d’ici là voleront avec des moteurs importés.
Le communiqué du 20 juillet ne précise ni le site retenu ni les volumes annuels visés.
La licorne qui livre plus vite qu’elle ne grandit
Harmattan AI a été fondée en 2024. Une levée de fonds de 200 millions de dollars menée par Dassault Aviation l’a valorisée autour de 1,4 milliard d’euros, ce qui en a fait dès janvier 2026 la première « licorne » française de la défense, terme désignant une entreprise non cotée valorisée à plus d’un milliard.
Son premier marché a porté sur 1 000 drones du combattant, livrés en janvier 2026. Le modèle s’appelle DELCO : 1,8 kilogramme, deux kilomètres de portée, quarante minutes d’autonomie, caméra infrarouge fournie par le français Lynred. La Direction générale de l’armement, l’organisme qui achète les équipements pour les armées françaises, a passé le 28 mai 2026 une commande additionnelle de 5 000 exemplaires, rendue publique le 23 juin. Six mille appareils au total doivent être livrés à l’armée de Terre au plus tard au début de 2027. Peu de commandes de micro-drones ont atteint ce volume en France.
Le ministère des Armées indique que cette commande résulte d’une « expression de besoin simplifiée issue des échanges entre l’État et l’industrie ». Autrement dit, l’armée a décrit ce qu’elle voulait et l’a commandé, sans passer par le cycle d’acquisition pluriannuel qui encadre habituellement les programmes d’armement, avec ses phases successives de spécifications, d’appels d’offres et de qualifications techniques. Ce cycle s’étire sur plusieurs années. Quatre mois ont séparé la première livraison de DELCO de la commande des 5 000 suivants.
Fin 2025, le site pilote parisien d’Harmattan AI assemblait 1 300 drones par mois, dont 300 pour l’armée française et 1 000 pour l’armée britannique. La société allemande Quantum Systems, souvent présentée comme la référence européenne du secteur, en produit 1 500 par an. Mohcine Mgari, fondateur d’Harmattan AI, a annoncé l’ouverture d’un site près d’Orly capable d’assembler jusqu’à 10 000 drones par mois à compter de juin 2026. Le ministre des Armées Sébastien Lecornu a de son côté évoqué l’inauguration prochaine d’une usine en Essonne dimensionnée pour « des milliers de drones par mois ».
Harmattan AI vend aussi le logiciel qui va avec. L’entreprise développe ce qu’elle appelle un « système de systèmes », dans lequel un opérateur unique supervise une nuée de drones d’observation balayant une zone, pendant que des appareils de frappe restent en attente de l’ordre de tir. Un seul militaire peut ainsi mettre en œuvre plusieurs dizaines de machines. Jusqu’ici, chaque drone mobilisait son propre pilote, ce qui rendait vaine toute commande massive.
375 voix contre 113
L’Assemblée nationale a adopté le 30 juin 2026, par 375 voix contre 113, l’actualisation de la loi de programmation militaire, texte qui fixe le budget des armées pour plusieurs années. L’investissement de défense est porté à 436 milliards d’euros sur la période 2024-2030, soit 36 milliards de plus que la trajectoire votée initialement.
Le Sénat avait d’abord supprimé l’article central fixant cette trajectoire, après avoir rejeté à cinq voix près un amendement qui portait l’effort supplémentaire à 50 milliards d’euros. Un vote solennel avait été programmé le 9 juin, le gouvernement visant une adoption définitive avant le 14 juillet. Le texte a été adopté fin juin, avec une fracture nette à gauche. La France insoumise a voté majoritairement contre, avec 71 voix ; les socialistes se sont majoritairement prononcés pour, avec 64 voix. Le Sénat puis l’Assemblée nationale ont confirmé l’approbation définitive le 30 juin.
L’effort supplémentaire voté sur les drones atteint 2 milliards d’euros, ce qui porte l’enveloppe consacrée à « tous types » de drones à 8,4 milliards. Les moyens destinés à détecter et abattre les drones adverses bénéficient séparément d’un renforcement de 1,6 milliard. L’État finance dans le même texte l’arme et sa parade.
Le budget annuel des armées doit passer de 57,1 milliards d’euros en 2026 à 76,3 milliards en 2030, soit environ 2,5 % de la richesse produite chaque année par le pays. Le projet de loi de finances pour 2026 prévoyait déjà 600 millions d’euros fléchés vers les drones et les robots, avec pour objectif « d’amplifier la dronisation rapide de l’ensemble des unités opérationnelles des trois armées ». Une fois retirées les pensions des anciens militaires, qui figurent au même budget, les crédits de la défense progressent de 13 % entre 2025 et 2026. Ces sommes arrivent dans une filière qui, deux ans plus tôt, ne comptait aucune entreprise française capable d’absorber une commande de 5 000 appareils.
Le Rafale vole quarante ans, le drone six mois
Le chef d’état-major des armées françaises a cité devant les parlementaires deux ordres de grandeur relevés sur le front ukrainien : 7 millions de drones produits chaque année par la Russie, 10 millions par l’Ukraine. Rapportés aux 6 000 DELCO commandés par la DGA, ces volumes situent l’écart d’échelle industriel.
Un Rafale coûte environ 80 millions d’euros et vole une quarantaine d’années. Depuis les années 1990, les armées françaises ont bâti leur format sur ce principe, avec un petit nombre de matériels très performants, rénovés à mi-parcours et transmis d’une génération de pilotes à la suivante. Ce calcul suppose que l’on ne perde presque rien. Sur un théâtre où les deux belligérants consomment des millions de machines par an, il ne tient plus.
Les états-majors placent désormais le nombre en tête des critères d’achat. Il s’agit de saturer le champ de bataille pour absorber des pertes tenues pour certaines face à un adversaire de niveau comparable, là où la doctrine antérieure recherchait la frappe unique et parfaite.
La DGA a par ailleurs réduit les délais qu’elle accorde aux industriels, sur la conception comme sur la livraison. Un drone efficace en janvier peut être neutralisé au printemps par un brouilleur adverse mis au point en quelques semaines, ce qui rend inopérants les développements étalés sur huit ans. Les industriels sont poussés vers des chaînes de série faciles à dupliquer, plutôt que vers des prototypes optimisés.
Le drone est traité comme une matière périmable, selon la formule employée dans les états-majors. Un matériel entré en service n’est plus destiné à être conservé mais à être détruit, remplacé, puis remplacé par un modèle différent. Ce qui suppose des usines qui tournent en permanence, y compris en temps de paix. La consigne adressée aux fabricants tient en une ligne : produire « plus, plus vite, et à coût maîtrisé ».
Ce que coûte un appareil qu’on accepte de perdre
Les officiers du 61e régiment d’artillerie, unité spécialisée de l’armée de Terre implantée en Haute-Marne, décrivent une gamme à plusieurs étages, dont chacun suppose un modèle industriel différent.
Le DT46, conçu par l’entreprise toulousaine Delair, occupe le haut du spectre. Le ministère des Armées confirme son déploiement au sein de l’école des drones, dans les unités d’observation des six régiments d’artillerie de brigade, ainsi qu’au 1er et au 61e régiments d’artillerie. La fiche technique du constructeur mentionne un rayon d’action d’« une centaine de kilomètres » et une capacité de décollage et d’atterrissage à la verticale, qui dispense l’appareil de piste. Dans un reportage du Journal de la Défense diffusé en mai 2026, des officiers du 61e ont indiqué que cette portée permet d’« aller vraiment derrière les ennemis » pour « observer et rechercher les zones vitales adverses ». La Gendarmerie nationale reçoit le même appareil depuis 2025, commande civile qui allonge les séries de Delair et abaisse d’autant son coût unitaire. Un modèle complémentaire, le DT61, conçu pour photographier des zones situées loin derrière la ligne de front, doit entrer en service au 61e « dès que possible », selon un reportage diffusé lors du défilé du 14 juillet 2026.
Les drones d’éclairage et les drones bombardiers du segment intermédiaire valent entre 100 000 et 200 000 euros l’unité. À ce prix, une brigade en aligne quelques dizaines et les fait réparer.
Les drones dits FPV, pilotés à distance par un opérateur qui voit à travers une caméra embarquée, coûtent de 3 000 à 5 000 euros. Les artilleurs les emploient pour « blanchir » une zone, c’est-à-dire y détruire tout ce qui s’y trouve, ou pour frapper une cible précise, sans prévoir le retour de l’appareil. Un million d’euros en achète environ 250, soit le contenu d’un camion. C’est ce segment, et lui seul, qui impose aux industriels français des chaînes capables de sortir plusieurs milliers d’unités par mois, et qui explique que la DGA commande désormais par lots de 5 000.
Le 61e régiment d’artillerie, surnommé « Premier de la fourragère », est décrit par le ministère des Armées comme « une unité unique de l’armée de Terre, experte en drones complexes et en imagerie satellitaire ». Le régiment déploie en permanence une centaine de systèmes, connus sous le nom de « Diables Noirs », sur des théâtres d’opérations.
Ce que l’État a demandé à cent entreprises
Le Pacte drones aériens de défense a été signé le 17 juin 2024 à Villepinte, en marge du salon d’armement Eurosatory, par le ministre des Armées. La DGA le pilote, avec le soutien du principal syndicat professionnel de l’armement terrestre français, le GICAT.
Le chiffre de 180 entreprises adhérentes circule régulièrement. La DGA indique pour sa part que le pacte en fédère « une centaine », des petites structures technologiques aux grands groupes et aux équipementiers automobiles. Un séminaire de lancement a réuni jusqu’à 200 acteurs au ministère des Armées, à Balard, en décembre 2024. La présence des équipementiers automobiles autour de cette table précédait de deux ans l’annonce de Valeo.
Le pacte porte sur les drones de moins de 150 kilogrammes employés au contact de l’ennemi. Deux priorités ont été retenues, dont un drone d’entraînement à bas coût, avec 1 000 unités attendues avant le grand exercice militaire prévu en 2026, et la recherche d’appareils capables de frapper loin.
Hexadrone, fondée en 2014 en Haute-Loire par Alexandre Labesse, a développé son modèle Tundra 2 pour environ 600 000 euros d’investissement. L’appareil est composé à 80 % de pièces françaises et vise une production de 1 000 unités par an, contre 50 pour la première génération de Tundra. Son fondateur parle d’un passage « de l’artisanat à l’industriel ». Homologué par le label UAF, qui atteste qu’un matériel est utilisé par les armées françaises, le Tundra 2 est proposé à partir de 20 000 euros. La défense représente désormais la moitié du chiffre d’affaires de l’entreprise, dont la conception modulaire a été pensée pour être reproduite hors de France. Multiplier par vingt sa production en une génération de produit : la commande publique a fait franchir à une PME de province un seuil que les crédits de recherche n’avaient jamais permis d’atteindre.
Les services chargés de protéger les entreprises de défense contre les ingérences étrangères travaillent selon un cadre connu sous l’acronyme TESCO, qui regroupe les cinq menaces surveillées, à savoir le terrorisme, l’espionnage, le sabotage, la subversion et le crime organisé. Un article officiel du ministère des Armées publié en avril 2025 rappelle que cette doctrine, adossée au Livre blanc de la défense de 2008, couvre la protection de près de 4 000 entreprises et de dizaines de laboratoires stratégiques, avec un recours croissant aux « Red Team », ces équipes chargées d’attaquer un système pour en éprouver les failles, et à l’intelligence artificielle. Les algorithmes de vol autonome et les logiciels qui coordonnent les nuées de drones figurent parmi les biens les plus exposés, parce qu’ils se copient sans qu’aucune pièce ne quitte l’atelier.
Quatre semaines entre l’usine et la manœuvre
L’exercice ORION 26 a débuté le 8 février 2026. Douze mille soldats y ont été engagés, avec le porte-avions Charles de Gaulle, 25 unités navales, 140 aéronefs et 1 200 drones déployés simultanément. Plus de quatorze pays européens ont rejoint la manœuvre à partir d’avril, sous commandement de l’OTAN. Aucun exercice français n’avait atteint cette dimension depuis la guerre froide.
Parmi ces 1 200 drones figuraient les premiers DELCO d’Harmattan AI, livrés le mois précédent. Quatre semaines ont séparé la sortie d’usine de leur emploi au combat simulé.
Les états-majors ont validé à cette occasion ce qu’ils appellent la boucle courte, un circuit direct entre le soldat qui se sert du matériel et l’ingénieur qui le fabrique, sans passer par les bureaux d’acquisition intermédiaires. Un défaut constaté sur le terrain remonte en quelques jours et la correction part dans le lot de production suivant. La commande de 5 000 DELCO notifiée le 28 mai est intervenue quatre mois après la fin de l’exercice.
« Le métier du soldat n’est pas de piloter, mais de faire la guerre », indique la doctrine en cours d’élaboration à l’armée de Terre. Les logiciels développés par Harmattan AI et Delair prennent en charge le décollage, la navigation et le suivi de cible, pour ne laisser au militaire que la décision de tir. Le calcul est aussi budgétaire. Former un opérateur breveté demande jusqu’à deux ans ; qualifier un artilleur sur un micro-drone simplifié prend une semaine.
L’école des drones de l’armée de Terre a été créée le 1er juillet 2023 et inaugurée le 26 octobre suivant par la Première ministre Élisabeth Borne et le ministre des Armées Sébastien Lecornu. Elle est implantée sur la base aérienne de Chaumont-Semoutiers, en Haute-Marne, aux côtés du 61e régiment d’artillerie. Elle forme environ 1 200 élèves par an et dispense 51 formations, du plus petit appareil de poche au système tactique Patroller, avec des parcours allant d’une semaine à deux ans pour les matériels les plus complexes. Quarante-cinq personnes y travaillent. Ces formateurs instruisent à leur tour les cadres qui encadreront les unités, ce qui laisse ouverte la question de la capacité du dispositif à suivre l’arrivée de 6 000 appareils d’ici au début de 2027.
L’établissement accueille également des stagiaires du ministère de l’Intérieur, des Nations unies et de forces alliées. Il a organisé en mai 2026 un premier Challenge international du drone militaire, qui a réuni 48 équipes et plus de 100 participants venus de douze pays.
Bruxelles se donne dix-huit mois
La Commission européenne a présenté en février 2026 un plan anti-drones doté de 250 millions d’euros. Bruxelles vise un « mur de drones » opérationnel d’ici à la fin 2027 sur la façade orientale de l’Union, des pays baltes à la mer Noire, associé à un dispositif de défense aérienne et à un volet spatial.
Plusieurs États membres ont fermé des aéroports et interrompu du trafic civil au cours des derniers mois après des survols d’appareils non identifiés, sans parvenir dans la majorité des cas à en établir l’origine. Ces incidents ont précédé de peu la présentation du plan.
Le texte prévoit la création d’un centre d’expertise dédié, un système de certification commun aux Vingt-Sept et un forum industriel réunissant les fabricants de drones et ceux des systèmes chargés de les abattre. La certification commune vaut billet d’entrée sur le marché : un constructeur homologué à Paris pourra vendre à Tallinn sans repasser par une procédure nationale, ce qui ouvre aux industriels français vingt-sept clients publics.
Harmattan AI a devancé ce calendrier. Fin 2025, plus des trois quarts de la production de son site parisien partaient au Royaume-Uni, avant même que Bruxelles ne présente son plan.
Les 250 millions européens et les 8,4 milliards français ne financent pas la même chose. Bruxelles paie une coordination, des normes communes et un centre d’expertise ; Paris achète des appareils. L’écart d’ordre de grandeur mesure surtout ce que l’Union délègue aux États pour équiper une frontière orientale longue de plusieurs milliers de kilomètres, à dix-huit mois de l’échéance qu’elle s’est fixée.
Le moteur annoncé par Valeo doit sortir de ses lignes au début de l’année 2027, au moment même où les 6 000 DELCO devront avoir rejoint les unités de l’armée de Terre. Ces 6 000 appareils voleront donc avec des moteurs achetés ailleurs. La production souveraine commencera avec la commande suivante.


