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Le développement du Rafale a coûté environ 46 milliards d’euros, et les estimations disponibles pour son successeur avoisinent le double. La loi de programmation militaire actualisée, votée le 1er juillet 2026, ne fixe pourtant l’horizon d’un premier avion d’essai de nouvelle génération qu’à 2035. Le constructeur du Rafale n’a pas l’intention d’attendre si longtemps, et l’a fait savoir avant que l’État n’ait tranché. Il cherche désormais des partenaires étrangers pour partager la facture, et la Suède arrive en tête de liste.
« La coopération avec Airbus sur l’avion de combat est derrière nous, c’est fini. » Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a prononcé cette phrase le mercredi 22 juillet, devant la presse réunie pour la présentation des résultats semestriels du groupe. Dans la même intervention, il a fixé une échéance au programme censé remplacer celui que la France vient d’abandonner avec l’Allemagne : le premier vol d’un démonstrateur calibré sur les besoins des armées françaises, en 2031 ou 2032. Un démonstrateur est un appareil d’essai, construit en un ou deux exemplaires pour valider des technologies en vol, sans jamais être produit en série ni livré à une escadre.
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Six semaines plus tôt, le 8 juin, Emmanuel Macron et Friedrich Merz actaient l’arrêt du Système de combat aérien du futur, le SCAF, programme chiffré à près de 100 milliards d’euros. Français et Allemands s’opposaient depuis près de neuf ans sur la répartition du travail entre Dassault Aviation et Airbus, chacun revendiquant le pilotage du futur chasseur. L’Élysée indiquait alors, dans son communiqué, que les deux dirigeants avaient « chacun regretté l’impossibilité pour les industriels de s’entendre sur la continuation de ce projet », tout en réaffirmant que « la coopération franco-allemande est nécessaire » en matière de défense.
Le PDG a qualifié le nouveau projet d’« alternative franco-française » au programme abandonné.
Le communiqué financier publié le même jour par le groupe retient une formulation nettement plus large. Dassault Aviation y écrit que « des discussions sont en cours avec l’État pour lancer une alternative, en franco-français ou en coopération, de démonstrateur d’un futur avion de combat ». La coopération internationale figure donc à l’écrit au même rang que l’option purement nationale, quelques heures après une déclaration orale qui la renvoyait au passé.
Aucun contrat de développement n’a été signé à ce jour. Le groupe évoque des discussions avec l’État, sans commande passée ni ligne budgétaire identifiée pour financer l’appareil qui doit voler en 2031.
Faire voler avant de tout décider
Dassault Aviation propose de faire décoller ce démonstrateur avant d’arrêter la configuration du futur système de combat. « Nous préconisons un démonstrateur pour tester les compromis avant de figer le système opérationnel qui inclura forcément des drones et de l’intelligence artificielle », a déclaré Éric Trappier le 22 juillet.
Ce que les industriels appellent la « sixième génération » ne se limite pas à un avion. Il s’agit d’un chasseur piloté volant en meute avec des drones qui l’accompagnent, l’éclairent ou frappent à sa place, l’ensemble étant coordonné par une intelligence artificielle embarquée. Combien de drones, quelle autonomie leur laisser, quels capteurs placer sur l’avion et lesquels déporter sur l’escorte : autant de choix qui resteront ouverts jusqu’aux premiers essais en vol. Le Rafale, dont la version la plus récente porte le nom de standard F4, a été conçu selon la démarche inverse, spécifications arrêtées sur le papier puis développement.
Le 25 septembre 2025, devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, Éric Trappier déclarait déjà savoir « faire un avion de combat de sixième génération, de A à Z en France ». La rupture de juin n’a pas créé cette position, elle lui a donné une date.
« Il y a un temps pour tergiverser »
Le PDG de Dassault Aviation a désigné le moteur comme le savoir-faire le plus exposé à un report du lancement. « Il faut se jeter à l’eau maintenant pour ne pas subir les développements américains et pour maintenir les compétences industrielles », a-t-il indiqué, avant d’ajouter : « Il y a un temps pour tergiverser et un temps pour décider. »
La motorisation avait constitué l’un des points de blocage les plus durs entre Paris et Berlin pendant les neuf années du SCAF. Un bureau d’études d’avions de combat ne se met pas en veille : faute de programme à mener, les ingénieurs rejoignent les motoristes civils ou partent à l’étranger, et il faut ensuite des années pour reconstituer une équipe. De quoi rendre 2031 inatteignable si la décision de lancement glisse de deux ou trois budgets annuels.
Derrière la mention des « développements américains », un enjeu commercial. Les clients étrangers du Rafale, à commencer par l’Inde, choisiront leurs prochains avions entre une offre européenne encore à construire et le F-35 américain de Lockheed Martin, déjà en service.
« La France n’a pas l’argent »
Renaud Bellais, codirecteur de l’Observatoire de la défense à la Fondation Jean Jaurès, qualifie l’arrêt du SCAF de « victoire à la Pyrrhus » pour Dassault Aviation, une victoire payée si cher qu’elle ressemble à une défaite. L’économiste rappelle que la loi de programmation militaire, le texte qui fixe le budget des armées sur plusieurs années, prévoit bien un démonstrateur national de nouvelle génération, mais à l’horizon 2035, et que « la France n’a pas l’argent pour financer seule son développement ».
Trois à quatre ans séparent l’échéance inscrite dans la loi du calendrier annoncé le 22 juillet. Aucun texte voté ne finance cet écart.
Le développement du Rafale a représenté environ 46 milliards d’euros, quand les estimations disponibles pour son successeur avoisinent 100 milliards. L’actualisation de la loi de programmation militaire, adoptée définitivement par l’Assemblée nationale le 1er juillet 2026 par 375 voix contre 113, ajoute 36 milliards d’euros à la trajectoire votée en 2023. Le budget total des armées atteint désormais 436 milliards d’euros sur la période 2024-2030, soit environ 2,5 % de la richesse produite chaque année par le pays. Plus de soixante députés ont saisi le Conseil constitutionnel début juillet, ce qui a pu retarder la promulgation du texte.
Cette même enveloppe doit couvrir la modernisation du Rafale et le futur avion de combat. Elle s’arrête en 2030, un an avant le vol annoncé.
Le précédent du Neuron, mené à six pays
Les 100 milliards d’euros estimés éclairent la suite de l’intervention du 22 juillet. Éric Trappier s’est déclaré « ouvert » à la participation d’autres industriels au développement de l’appareil, y compris hors d’Europe. « Personnellement, j’y suis favorable. Mais c’est à l’État de décider », a-t-il indiqué. Le PDG a cité en exemple le GCAP, ancien programme Tempest, l’avion de combat que le Royaume-Uni et l’Italie développent avec le Japon.
Il a également invoqué le Neuron, un démonstrateur de drone de combat furtif piloté par la France. Le site officiel de Dassault Aviation confirme qu’il avait associé l’Italie avec Alenia, la Suède avec Saab, l’Espagne avec EADS-CASA, la Grèce avec Hellenic Aerospace et la Suisse. « Nous avons fait le Neuron à six pays et cela a très bien marché. L’important est que la répartition soit claire », a déclaré Éric Trappier.
Cette « répartition claire » désigne exactement ce qui a fait échouer le SCAF pendant neuf ans. Trouver un partenaire, négocier avec lui le partage des tâches, puis lancer un développement : la séquence laisse peu de marge avant 2031.
Le GCAP, lui, vise un premier vol d’essai dès 2027, quatre ans avant l’échéance française, et une entrée en service en 2035. Des coupes budgétaires britanniques en fragilisent aujourd’hui le calendrier et inquiètent Rome comme Tokyo.
Saab, courtisé des deux côtés
Thierry Carlier, ambassadeur de France à Stockholm, a indiqué début juin que Paris et Stockholm pourraient « regarder ensemble les pistes de convergence sur une vision commune de l’avion de combat du futur ». Aucune négociation officielle n’est ouverte à ce jour, à cinq ans du premier vol visé.
Éric Trappier avait entrouvert la porte dès 2024, déclarant que « les Suédois sont des gens avec qui on peut très bien s’entendre » et se disant prêt à coopérer « avec grand plaisir ».
Deux décisions ont resserré les liens militaires entre les deux pays au printemps 2026. La Suède a commandé fin mai quatre frégates au français Naval Group pour près de 4 milliards d’euros. Le 23 avril, Paris et Stockholm tenaient une première réunion conjointe consacrée au nucléaire militaire, dans le cadre de l’extension du parapluie nucléaire français à ses partenaires européens proposée par Emmanuel Macron.
Airbus a engagé la même manœuvre. Selon Reuters, l’avionneur européen se tourne lui aussi vers Saab comme partenaire privilégié depuis l’échec du SCAF. Les deux groupes qui n’ont pas su travailler ensemble pendant neuf ans convoitent désormais le même troisième partenaire.
Saab reste le seul constructeur européen, hors Dassault et Airbus, à maîtriser un avion de combat complet, le Gripen, un chasseur plus léger et moins coûteux que le Rafale. Rapprocher deux besoins militaires aussi éloignés constitue un préalable au partage de la facture.
400 sous-traitants et pas d’État au capital
Hélène Masson, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique, rappelle que Dassault Aviation détient le monopole des avions de combat français et fait travailler environ 400 sous-traitants sur le seul programme Rafale. L’État ne possède aucune part du capital du groupe, à la différence d’Airbus, dont il est actionnaire.
Une entreprise privée fixe donc publiquement une échéance que la loi de programmation militaire n’a pas retenue, puis renvoie l’arbitrage à celui qui devra la financer. « C’est à l’État de décider », a répété Éric Trappier le 22 juillet.
Concevoir puis construire un avion d’essai occupe plusieurs années de bureau d’études et d’atelier. Un décollage en 2031 suppose donc une commande de l’État à très court terme. Ni le ministère des Armées ni l’Élysée ne se sont exprimés publiquement sur cette échéance.
Vingt Rafale décalés, seize pour Kiev
Le standard F5 du Rafale doit être opérationnel en 2033. Dans le vocabulaire de l’avionneur, un standard désigne une version de l’appareil, chacune ajoutant des équipements aux précédentes. Le F5 apporte un nouveau radar, un moteur plus puissant, la capacité de combattre en réseau avec d’autres appareils, une intelligence artificielle installée dans le cockpit pour aider le pilote à trier les données reçues en mission, et de nouvelles armes, dont celles de la dissuasion nucléaire aéroportée.
Les mêmes bureaux d’études travailleront sur ces technologies et sur le démonstrateur de nouvelle génération. Dassault Aviation a obtenu plus d’un milliard d’euros d’argent public pour les études du F5, dont 400 millions d’euros d’engagements et 190 millions effectivement décaissés sur la seule année 2026. Le démonstrateur, lui, n’a reçu aucun euro.
L’État a demandé au groupe de reporter la livraison de 20 Rafale, initialement prévue sur 2031-2032, à 2033-2034. Ce sont précisément les deux années où l’appareil d’essai doit voler. « Décaler les livraisons permet d’arriver directement avec des avions au standard F5 en 2033 plutôt que de livrer des F4 qu’il faudrait rétrofiter plus tard à grands frais », a déclaré Éric Trappier, autrement dit plutôt que de livrer des avions qu’il faudrait ensuite remettre à niveau en atelier. Le PDG a ajouté : « Cela libère aussi des créneaux pour livrer l’Ukraine entre-temps. »
Le 13 juillet 2026, neuf jours avant la présentation des résultats, Emmanuel Macron annonçait au sommet de la « Coalition des volontaires », qui réunit à Paris les pays soutenant militairement Kiev, une feuille de route prévoyant l’achat par l’Ukraine de 16 Rafale, avec un premier déploiement visé en 2028-2029. Confirmé par Reuters, l’accord porte aussi sur des batteries antiaériennes SAMP/T NG, des radars et des licences autorisant l’Ukraine à fabriquer sur son sol des armements français, dont les bombes guidées AASM et les missiles de croisière SCALP. Jamais la France n’avait transféré de telles technologies militaires. La commande s’inscrit dans un projet plus vaste de 100 appareils évoqué dès novembre 2025 et sera financée par un prêt européen destiné au soutien de Kiev.
Une seule chaîne d’assemblage produit les Rafale. Elle livrera l’Ukraine à partir de 2028, l’armée de l’air française au standard F5 en 2033, et devra dans le même temps sortir l’appareil d’essai de 2031.
10,1 milliards en caisse, l’Inde en embuscade
La trésorerie de Dassault Aviation atteint 10,1 milliards d’euros au 30 juin 2026, contre 9,4 milliards fin 2025, gonflée par les avances versées par les clients étrangers au moment de leurs commandes de Rafale. Aucun crédit public ne couvrant le démonstrateur, ces liquidités constituent la seule réserve disponible si le groupe engageait des travaux avant la décision de l’État. Le carnet de commandes s’établit à 45,4 milliards d’euros, contre 46,6 milliards fin 2025, soit 208 Rafale et 83 Falcon restant à livrer.
Le groupe a livré 12 Rafale au premier semestre, dont 2 à la France et 10 à l’étranger. Sur les 208 avions de combat encore à produire, 165 sont destinés à des clients étrangers et 43 à l’armée française. Le chiffre d’affaires du semestre atteint 4,16 milliards d’euros, contre 2,85 milliards un an plus tôt, en hausse d’environ 46 %. Le bénéfice net s’élève à 360 millions d’euros, contre 334 millions.
Les commandes enregistrées pendant le semestre tombent en revanche à 2,88 milliards d’euros, contre 8,08 milliards un an plus tôt, soit un recul d’environ 64 %. L’Inde avait commandé 26 Rafale de la version embarquée au premier semestre 2025, ce qui explique l’essentiel de l’écart. Dassault Aviation maintient ses objectifs pour l’année, 28 Rafale et 40 Falcon livrés pour un chiffre d’affaires de 8,5 milliards d’euros.
New Delhi pourrait alimenter la caisse dans les délais utiles au programme. Le conseil indien chargé des achats d’armement a décidé d’ouvrir des négociations directes, sans mise en concurrence, pour l’acquisition de 114 Rafale supplémentaires, contrat que le groupe qualifie d’« objectif stratégique majeur » dans son communiqué. La demande formelle a été transmise début juin 2026, pour un montant estimé à 33 milliards d’euros, avec plus de 90 appareils qui seraient assemblés en Inde au titre du programme national « Atmanirbhar Bharat », littéralement « Inde autosuffisante ». Aucun accord définitif n’est attendu avant 2027.
Les avances versées par les clients étrangers financent la trésorerie sur laquelle Éric Trappier appuie son échéance de 2031. La commande d’État qui doit la rendre possible, elle, reste à passer.


