La France, leader européen du segment hypersonique

Les missiles hypersoniques russes défraient régulièrement la chronique en Ukraine, et les arsenaux occidentaux apparaissent plutôt démunis dans ce segment de haute technologie, aussi bien en offensive (les frappes hypersoniques dans la profondeur) qu'en défensive (la lutte anti-missile hypersonique). Pourtant, en Europe, des projets avancent, et la France se positionne en tête.

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Les semaines se ressemblent douloureusement en Ukraine en 2026, avec des frappes de missiles et de drones quasi quotidiennes sur l’ensemble du pays. Nouveauté préoccupante depuis juin 2026, les défenseurs ukrainiens peinent de plus en plus à intercepter ces salves. Deux facteurs se conjuguent, de nature très différente : d’abord un manque de munitions pour arrêter les frappes « classiques », balistiques et de croisière, un exercice qui demeure en soi hautement exigeant ; ensuite l’usage de plus en plus fréquent de dizaines de missiles hypersoniques par salve, pour l’heure quasi impossible à intercepter.

Dans le premier registre, l’interception des missiles de croisière et surtout des missiles balistiques est avant tout un sujet de stocks et de production. Si MBDA a annoncé avoir doublé la production de ses missiles entre 2023 et 2025 et prévoit encore une hausse moyenne de 40 % en 2026, les stocks ukrainiens d’intercepteurs Patriot PAC-3 de l’américain RTX ne sont pas près d’être renouvelés : les États-Unis entendent d’abord recompléter leurs propres stocks, fortement entamés par les opérations contre l’Iran. Et quand bien même les missiles arriveraient, Andrius Kubilius, Commissaire européen à la Défense et à l’Espace, déplorait récemment « une efficacité moindre des Patriot face aux missiles russes ».

Les besoins sont tels que l’Ukraine négocie aujourd’hui une production sous licence du Patriot, tandis que la France et l’Italie ont donné leur accord à la fabrication locale du système SAMP/T et de ses munitions Aster. Reste que ces systèmes ont des capacités très limitées contre les missiles hypersoniques russes comme le Zirkon, dont les taux d’interception en Ukraine sont proches de zéro.

Le « club hypersonique », un cercle très fermé

Un missile hypersonique n’est pas seulement extrêmement rapide (plus de Mach 5) : il est surtout manœuvrant sur une partie de sa trajectoire, comme dans le cas des planeurs hypersoniques (hypersonic glide vehicle, ou HGV), ce qui déjoue des schémas d’interception conçus pour des trajectoires prévisibles comme celles des missiles balistiques.

Maitriser toutes les technologies afférentes n’est pas un sport de masse, et certains membres du club pourraient même avoir triché un peu sur leur CV. En 2022 la FRS classait déjà le missile Kinjal comme une arme hypersonique en dehors des critères habituellement admis. En 2023, après la première interception réussie d’un missile Kinjal en Ukraine, le Modern War Institute concluait à un missile hypersonique aux performances nettement surestimées.

Les États-Unis eux-mêmes peinent à mettre en service le Dark Eagle : l’armée américaine aligne déjà l’ensemble du système (batteries, lanceurs, moyens C4ISR), mais il lui manque l’essentiel, le missile, pas encore au point. À ce jour, seule la Chine met en œuvre des missiles hypersoniques opérationnels, avec le missile hypersonique antinavire YJ-20 ou le DF-17, même si leurs capacités réelles restent à confirmer. En Europe, hors de l’Hexagone, le champ demeure largement inexploré, à la seule exception d’un projet de planeur hypersonique porté par MBDA Allemagne.

La France, membre historique

Depuis que les SNLE prennent la mer, les vitesses hypersoniques y sont un sujet connu et maîtrisé : les têtes des M-51 tirés par les sous-marins français atteignent des vitesses très largement hypersoniques en fin de trajectoire, comme pour tout missile balistique intercontinental ou mer-sol. Restait à manœuvrer à ces vitesses.

C’est l’objet du planeur hypersonique V-MaX (« véhicule manœuvrable expérimental »), développé depuis 2019 et testé pour la première fois en 2023. Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, y voyait un « nouveau jalon vers la maîtrise française de l’hypervélocité ». Un démonstrateur V-MaX2, « technologiquement très proche d’un planeur opérationnel », selon ArianeGroup, doit être testé dans les 12 à 18 prochains mois.

En parallèle, sur le sujet très concret de la dissuasion aéroportée, Patrick Pailloux, directeur de la DGA, a annoncé en juin 2026 avoir « commandé le développement du missile hypersonique ASN4G (air-sol nucléaire de quatrième génération) à MBDA ». Successeur de l’actuel ASMP-A, l’ASN4G fera de la France l’un des rares États à aligner un missile hypersonique nucléaire manœuvrant.

L’interception hypersonique

Reconnue côté « épée », la France tient aussi une place essentielle côté « bouclier », dans la conception des futurs intercepteurs hypersoniques européens. Si l’Ukraine est aujourd’hui le pays le plus performant au monde pour abattre drones et missiles de croisière, l’hypersonique reste le défi d’interception le plus redoutable qui soit.

Dès 2023, les députés Natalia Pouzyreff et Jean-Louis Thiériot, dans leur rapport parlementaire sur la défense sol-air, en résumaient la raison : vitesse extrême et capacités à « manœuvrer et à rester dans l’espace endo-atmosphérique ou bas exo-atmosphérique » compliquent « leur détection et réduit considérablement le délai de réaction ». Impossible, en effet, de rattraper un tel engin comme un missile sol-air rattrape un avion : l’interception repose sur la collision avec un intercepteur (ou son explosion à proximité), ce qui suppose de calculer en quelques secondes un « point de rencontre » à des vitesses relatives pouvant atteindre 4 à 5 km/s. Une gageure.

C’est précisément l’objet du programme que la France pilote. Depuis 2024, elle coordonne, via MBDA France, le consortium européen HYDIS² (19 partenaires et une trentaine de sous-traitants issus de quatorze pays), chargé de concevoir un intercepteur endoatmosphérique contre ces vecteurs. AQUILA est ce concept d’intercepteur, développé par MBDA à partir de l’expérience acquise avec la famille Aster et il préfigure le « segment haut » du futur bouclier antiaérien européen.

Le consortium, cofinancé par le Fonds européen de défense (FED) et par quatre États (France, Allemagne, Italie, Pays-Bas), en a repris les acquis pour développer en commun le nouveau projet. Il est en concurrence avec HYDEF, piloté techniquement par l’allemand Diehl et coordonné par l’espagnol SMS. La rivalité n’est pas neuve : HYDEF avait remporté le premier appel à proposition du FED en 2022, avant que la Commission, devant les objections de la France et de MBDA, déjà en pointe sur l’hypersonique, ne finance HYDIS² comme second projet.

Cette année, le FED doit trancher : une enveloppe de 100 millions d’euros n’ira qu’à l’un des deux projets d’intercepteurs. En France, l’ONERA, Safran, Thales et Roxel participent au consortium, sous la coordination de MBDA. Autrement dit, sur l’arme la plus difficile à contrer, c’est un maître d’œuvre français qui est le mieux placé pour doter l’Europe de son bouclier.

Que ce soit du côté de l’épée ou du bouclier, la France est parmi les mieux positionnées en Europe pour affronter les défis posés par les missiles hypersoniques adverses, qu’il s’agisse de les détruire en vol ou de dissuader symétriquement de leur emploi. Sur l’un des sujets technologiques les plus complexes du moment, entreprises et instituts de recherche français continuent à faire la démonstration de leur savoir-faire. Une carte à jouer par l’exécutif sur la scène stratégique européenne, où les pays dotés des BITD les plus capables cherchent à se positionner, entre coopérations optimisées et concurrence existentielle.



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